Quand on hésite sur sa carrière, on réfléchit souvent longtemps sans bouger. On lit, on compare, on pèse le pour et le contre, et rien ne change. La psychologie de l'engagement explique pourquoi cet ordre est un piège : ce sont souvent les actes qui créent la conviction. Cet article présente cette théorie, ce qu'elle permet de faire dès cette semaine et ses limites.
En bref
- Réfléchir sans agir peut durer des années, parce que l'on attend de se sentir prêt. Or l'engagement fonctionne dans l'autre sens : un acte accompli nous lie à lui et façonne ensuite nos convictions.
- Dans une expérience célèbre de Kurt Lewin, des ménagères informées et convaincues par une conférence ont changé leurs habitudes dans 3 % des cas, contre 32 % de celles qui avaient décidé en levant la main.
- Un acte engage davantage quand il est libre, public, explicite, répété et coûteux. Un engagement écrit et signé produit des effets qui durent plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
- Une méta-analyse de 2006 réunit 94 études sur les plans de type « si… alors ». L'effet moyen sur l'atteinte d'un objectif atteint 0,65, un niveau moyen à grand.
- Ces travaux portent rarement sur les choix de carrière. Ils décrivent un mécanisme, pas une garantie.
Pourquoi réfléchit-on sans passer à l'acte ?
Face à un changement de voie, une idée paraît logique : la conviction viendrait d'abord et l'action suivrait. On se dit que l'on agira le jour où l'on se sentira sûr de soi et certain de son choix.
Cette attente peut durer des années. On peut l'appeler la procrastination intellectuelle : on pense à l'action pour ne pas avoir à la faire. Dans l'article sur la dissonance cognitive, j'expliquais qu'on se trouve volontiers de bonnes raisons de rester là où l'on est, ce que l'on appelle la rationalisation. Attendre d'être prêt peut devenir l'une de ces bonnes raisons : tant que le moment n'est pas venu, on n'a rien à faire.
Que dit la psychologie de l'engagement ?
L'histoire commence avec Kurt Lewin, l'un des fondateurs de la psychologie sociale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il cherche à convaincre des ménagères américaines de cuisiner des bas morceaux de boucherie, pour éviter des carences alimentaires. Après les conférences qu'il organise, elles sont informées, convaincues et motivées, mais 3 % seulement passent à l'acte. Quand elles prennent la décision à la fin de la réunion, en levant la main, 32 % le font, soit dix fois plus1.
Lewin en tire une idée simple : une fois la décision prise, ce qui compte n'est plus tant les raisons qui y ont mené que la décision elle-même. Il parle d'un effet de « gel »1. Dans les années 1970, le psychologue Charles Kiesler en fait une théorie. Pour lui, l'engagement est le « lien qui unit l'individu à ses actes »2. Ce sont d'abord nos actes, et non nos seules intentions, qui nous engagent. Une fois l'acte accompli, nous cherchons à rester cohérents avec lui, car ne pas le faire reviendrait à vivre une tension désagréable, que la psychologie appelle la dissonance cognitive3.
En France, Robert-Vincent Joule et Jean-Léon Beauvois ont prolongé ces travaux par de nombreuses expériences. Ils les ont fait connaître au grand public avec le Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens (1987, réédité en 2014), puis La soumission librement consentie (1998, 2009)4. Leurs recherches montrent comment des actes très simples, accomplis librement, modifient ensuite ce que l'on se sent prêt à faire.
Le « pied dans la porte » en donne l'exemple classique. Freedman et Fraser (1966) ont observé que les personnes qui acceptent une petite demande acceptent plus souvent une demande plus importante ensuite5. Burger (1999) a recensé les recherches sur cette technique et y a repéré plusieurs processus psychologiques à l'œuvre. Il souligne aussi que l'effet n'apparaît pas à chaque fois6.
Quels actes engagent vraiment ?
Tous les actes n'engagent pas autant. Joule et ses collègues résument les conditions qui rendent un acte plus engageant7 :
- il est réalisé librement, sans contrainte ;
- il est public, donc visible par d'autres ;
- il est explicite, c'est-à-dire clair et non ambigu ;
- il est répété, ou lourd de conséquences ;
- il est coûteux en temps, en énergie ou en argent.
Les raisons que la personne se donne comptent aussi. Des raisons externes, comme une obligation ou une récompense, désengagent, alors que des raisons internes engagent.
L'écrit joue un rôle particulier. De nombreuses recherches montrent l'efficacité des engagements écrits et signés, dont les effets durent plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Elles portent par exemple sur le recyclage, les économies d'énergie ou le respect de consignes de sécurité8.
Les actes nous informent aussi sur nous-mêmes. D'après la théorie de l'autoperception de Daryl Bem, nous déduisons une partie de ce que nous sommes de ce que nous faisons9. Dans une réflexion de carrière, ces repères deviennent concrets. Dire à un proche que l'on explore une piste est un acte public. Écrire ce que l'on cherche vraiment est un acte explicite. Contacter une personne qui exerce un métier qui attire est un acte libre, qui peut se répéter. Chacun de ces gestes peut changer la façon dont on se perçoit, bien avant que l'on soit « prêt ».
Comment passer de l'idée à l'acte ?
Une autre ligne de recherche répond à la question du « comment ». Gollwitzer et Sheeran (2006) ont réuni 94 études sur les « intentions d'implémentation », des phrases de la forme « si telle situation se présente, alors je ferai telle action »10.
Formuler son action sous la forme « si… alors » améliore l'atteinte d'un objectif : l'effet moyen atteint 0,65 sur 94 études, un niveau moyen à grand10.
Ces plans aident à démarrer et à ne pas se laisser distraire en chemin. La différence se perçoit dans la vie courante. « Il faudrait que je me renseigne sur ce métier » reste une intention. « Jeudi soir, après le dîner, j'envoie un message à deux personnes qui exercent ce métier » prépare le moment et le geste.
Les deux idées se complètent. Un premier acte petit, libre et précis engage la personne, et l'acte suivant devient plus facile à décider.
Que faire dès cette semaine ?
Vous pouvez appliquer ces résultats en trois gestes :
- Choisissez un acte minuscule et libre, par exemple contacter une personne qui exerce le métier qui vous attire.
- Formulez-le sous la forme « si… alors », avec un jour et un moment précis.
- Dites-le à une personne de votre entourage, qui pourra vous demander où vous en êtes.
Ces trois gestes reprennent les conditions décrites plus haut : un acte libre, explicite et public. La réflexion continue, mais elle s'appuie désormais sur des faits au lieu de tourner en boucle.
Quelles nuances faut-il garder en tête ?
Ces travaux portent sur des domaines très variés, rarement sur les choix de carrière11. Ils décrivent un mécanisme, pas un résultat promis. Le mécanisme joue aussi dans l'autre sens : les années passées dans un poste, les choix déjà faits, les formations suivies engagent aussi, ce qui rejoint la rationalisation décrite plus haut. Ces applications à la carrière sont ma lecture, elles ne viennent pas d'une étude précise.
Une dernière précaution concerne l'éthique. Joule et Beauvois ont étudié ces techniques d'influence pour que chacun puisse les repérer. Utilisées avec l'accord de la personne et au service de son propre but, elles aident à agir. Utilisées à son insu, elles relèvent de la manipulation. Dans un accompagnement, la personne choisit donc l'acte et sait pourquoi on le lui propose.
Que change cette approche dans une transition professionnelle ?
Elle remplace une question par une autre. Au lieu de « suis-je prêt ? », on peut se demander « quel est le plus petit acte que je peux accomplir cette semaine ? ». Pour la clarification de carrière, cela signifie avancer par étapes courtes, choisies librement, plutôt que d'attendre une certitude. Pour la transition professionnelle, cela signifie que chaque acte rend le suivant plus accessible.
Ces notions occupent une place importante dans ma pratique. Les écrits ancrent les prises de conscience. L'enquête métier confronte la personne à des professionnels du terrain. À la quatrième séance, je demande à la personne de préciser qui, dans son entourage, sera au courant de son projet et à qui elle va en parler, puis elle choisit une première action à réaliser sous 48 heures.
Cette théorie me paraît très pertinente pour aider les gens à agir, car elle retourne le mécanisme décrit dans l'article sur la dissonance cognitive. La tension qui pousse à justifier une situation peut aussi pousser à avancer : quand une personne a librement décidé d'un acte, ne pas le faire crée une gêne qu'elle cherche à éviter. J'y suis particulièrement sensible chez ACAP, car j'ai eu la chance de suivre l'enseignement de Robert-Vincent Joule.
La séance Rencontre dure 30 minutes et coûte 50 €. Elle sert à poser votre situation et à voir ensemble si un accompagnement vous convient. Elle ne promet aucun résultat.
Cet article a été rédigé par Antoine Roger, psychologue à Montpellier (RPPS 10111825245), fondateur d'ACAP Transition. ACAP Transition propose un accompagnement en visioconférence, partout en France, pour les personnes en questionnement professionnel.
Cet article a été publié le .
Notes
- Lewin (1947), Group decision and social change, d'après Jacquemet, Joule, Luchini et Malézieux (2016, pp. 317-318). Les pourcentages désignent les ménagères qui ont cuisiné des bas morceaux de boucherie. Ces recherches-actions ont été menées pendant la Seconde Guerre mondiale. Retour au texte
- Kiesler (1971, p. 30), The psychology of commitment, cité par Jacquemet et al. (2016, p. 318). Retour au texte
- Dans l'interprétation par la dissonance cognitive (Festinger, 1957), un acte ou une promesse crée une tension s'il est suivi d'un comportement contraire. D'après Jacquemet et al. (2016, p. 321). Retour au texte
- Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens : Presses universitaires de Grenoble, 1987, avec des rééditions en 2002 (avec un lexique) et en 2014 (dixième chapitre ajouté). La soumission librement consentie. Comment amener les gens à faire librement ce qu'ils doivent faire ? : Presses universitaires de France, 1998, nouvelle édition en 2009 (date d'après la bibliographie de Jacquemet et al.). Jean-Léon Beauvois (1943-2020) a coécrit ces deux ouvrages. Retour au texte
- Freedman et Fraser (1966) ont étudié des demandes successives : l'acceptation d'une petite demande augmente la probabilité d'accepter une demande plus coûteuse ensuite. Retour au texte
- Burger (1999) identifie six processus qui peuvent intervenir : l'autoperception, la réactance psychologique, le conformisme, la cohérence, les attributions et l'engagement. Selon lui, ces processus expliquent à la fois les réussites de la technique et les études où elle échoue ou réduit l'acceptation, et il précise les conditions les plus favorables à l'effet. Retour au texte
- Jacquemet et al. (2016, pp. 319-320) reprennent ces conditions : un acte est plus engageant s'il est libre, public, explicite, irrévocable, répété, lourd de conséquences et coûteux (en argent, en temps, en énergie). Les raisons externes désengagent, les raisons internes engagent. Retour au texte
- Jacquemet et al. (2016) citent plusieurs travaux sur l'engagement écrit et signé (recyclage, consommation d'énergie, protection de l'environnement, consignes de sécurité) et signalent que ses effets peuvent durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois (travaux de Geller et collègues, 1989, de Boyce et Geller, 2000, et de Girandola et Roussiau, 2003). Retour au texte
- Bem (1972). Selon cette théorie, une personne infère ses attitudes, ses valeurs ou ses traits de personnalité à partir de ses propres actes. Retour au texte
- Valeur de d de Cohen sur l'atteinte de l'objectif, pour 94 études indépendantes. Les repères usuels fixent 0,2 pour un effet petit, 0,5 pour un effet moyen et 0,8 pour un effet grand. Les auteurs relèvent aussi que ces plans aident à démarrer l'action, à la protéger des distractions et à renoncer à une stratégie qui échoue. Retour au texte
- Les expériences citées concernent des demandes de service, des comportements de santé ou d'environnement et des objectifs variés. Retour au texte
Pour approfondir le sujet
- Bem, D. J. (1972). Self-perception theory. Dans L. Berkowitz (éd.), Advances in experimental social psychology (vol. 6, pp. 1-62). Academic Press. https://doi.org/10.1016/S0065-2601(08)60024-6 (s'ouvre dans un nouvel onglet)
- Burger, J. M. (1999). The foot-in-the-door compliance procedure: A multiple-process analysis and review. Personality and Social Psychology Review, 3(4), 303-325. https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0304_2 (s'ouvre dans un nouvel onglet)
- Festinger, L. (1957). A theory of cognitive dissonance. Stanford University Press.
- Freedman, J. L., et Fraser, S. C. (1966). Compliance without pressure: The foot-in-the-door technique. Journal of Personality and Social Psychology, 4(2), 195-202. https://doi.org/10.1037/h0023552 (s'ouvre dans un nouvel onglet)
- Gollwitzer, P. M., et Sheeran, P. (2006). Implementation intentions and goal achievement: A meta-analysis of effects and processes. Advances in Experimental Social Psychology, 38, 69-119. https://doi.org/10.1016/S0065-2601(06)38002-1 (s'ouvre dans un nouvel onglet)
- Jacquemet, N., Joule, R.-V., Luchini, S., et Malézieux, A. (2016). Engagement et incitations : comportements économiques sous serment. L'Actualité économique, 92(1-2), 315-349. https://doi.org/10.7202/1039880ar (s'ouvre dans un nouvel onglet)
- Joule, R.-V., et Beauvois, J.-L. (1987, 2014). Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens (1re éd. 1987 ; nouvelle éd. 2014). Presses universitaires de Grenoble.
- Joule, R.-V., et Beauvois, J.-L. (1998, 2009). La soumission librement consentie (1re éd. 1998 ; nouvelle éd. 2009). Presses universitaires de France.
- Kiesler, C. A. (1971). The psychology of commitment: Experiments linking behavior to belief. Academic Press.
- Lewin, K. (1947). Group decision and social change. Dans T. M. Newcomb et E. L. Hartley (éd.), Readings in social psychology. Holt.